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Addiction au jeu vidéo, attention à ne pas trop (s’)en faire !

Ou pourquoi les jeux vidéo ne sont pas une drogue

« L’addiction » aux jeux vidéo fait beaucoup parler. Les parents mais aussi les psys, les éducateurs et peut-être même les enfants eux-mêmes, facilement taxés d’accros ou de crétins (… digitaux*). Pourtant de nombreux spécialistes refusent de considérer les gros joueurs comme des enfants malades, qui seraient à la merci des éditeurs de jeux qui manipulent leurs cerveaux et les transforment en zombies irascibles.

« Au secours mon enfant est accro à Fortnite ! » Fin décembre, Le Monde a dû faire sourire plus d’un parent se reconnaissant dès les premières lignes de cet article consacré à Fortnite. Sous ce titre accrocheur, le sujet fait pourtant débat. Non, l’addiction aux jeux vidéo n’existe pas pour de nombreux experts, qui regrettent que l’OMS ait officiellement reconnu le trouble d’addiction aux jeux vidéo. « On ne trouve pas de relation directe de cause à effet entre le temps passé à jouer à un jeu vidéo et des troubles psychosociaux » explique notamment Yann Leroux, docteur en psychologie et spécialiste du jeu vidéo bien connu dans l’univers de l’éducation aux médias.

Un jeune peut être parfaitement équilibré et passer beaucoup, beaucoup de temps à jouer. Quand cela devient réellement problématique, c’est qu’il doit y avoir un problème ailleurs. Le problème n’est pas le jeu en lui-même.

Yann Leroux, docteur en psychologie et spécialiste du jeu vidéo

Difficile de s’auto-limiter avant 25 ans, le cerveau n’est pas encore prêt pour s’imposer des frustrations !

Comme l’explique Célia Hodent, docteur en psychologie cognitive et spécialiste du développement de l’enfant, « le cerveau des enfants n’est pas assez développé pour leur permettre de contrôler leurs impulsions et automatismes. Ils ne savent pas poser des limites face à ce qui leur procure du plaisir, car le cortex préfrontal n’est pas suffisamment mature. » Il le sera aux alentours de 25 ans seulement… dur !

Quand il s’agit de bonbons, les parents veillent à ce que l’enfant n’en mange pas trop, même si c’est dur d’arrêter. Pour les jeux vidéo c’est pareil. Il faut aider l’enfant à intégrer la frustration et à apprendre à la gérer .

Célia Hodent, qui a, par ailleurs, contribué au développement de Fortnite.
Ecran de chargement Fortnite / Ian Jepson ©

Directrice de l’UX Design ( « Expérience Utilisateur » en français) chez Epic Game de 2013 à 2017, elle a beaucoup fait parler d’elle ces dernières années, pour avoir mis ses connaissances en psychologie cognitive au service du jeu Fortnite. Sa mission était d’aider les développeurs à concevoir un jeu qui procure le plus de plaisir possible aux joueurs en apportant sa fine connaissance du fonctionnement du cerveau. « Un jeu vidéo ne sert pas à autre chose qu’à offrir le plaisir de jouer, explique-t-elle. Et l’expérience se passe dans la tête. Il faut donc réussir à captiver le joueur pour lui permettre de comprendre rapidement ce qu’il doit faire et de prendre plaisir à jouer. » Ce qui a plutôt bien fonctionné si on se fie au nombre de joueurs inscrits.

L’objectif n’est cependant pas de rendre les joueurs accros. Si des psychologues sont appelés en renfort lors de la conception des jeux vidéo, c’est avant tout pour faciliter « l’expérience utilisateur ». Car un jeu qu’on ne comprend pas, on n’y joue pas ! « On a besoin que les gens comprennent quoi faire dans le jeu et les objectifs. Mais il faut aussi que ce soit intéressant à jouer, que ce soit fun, que ce soit engageant… Sinon on ne joue pas » explique-t-elle. Simple. Basique. (sic)

« Les jeux-vidéo sont d’abord des « colles » sociales, ils permettent de mettre en interaction des joueurs »

© Erwann Terrier / Exposition design-moi un jeu-vidéo

Si Fortnite a été un succès, c’est surtout le mode Battle Royale (la version gratuite et en réseau) qui a conquis les très jeunes ados. Et difficile de croire que ce serait uniquement parce qu’il a été très bien conçu. Le marketing associé, aussi bien pour faire sa pub que pour assurer sa rentabilité, l’a propulsé au premier rang des « trucs cools auxquels on joue quand on a 11 ans ». Et même plus… Effet de mode aux effets pervers puisqu’une fois dans le jeu (dont l’entrée est donc gratuite), le joueur se voit par contre proposer plein de nouveaux outils, apparences (skins), munitions… payants eux. Régulièrement mis à jour et qui rapportent beaucoup !

Mais avant même de se faire happer par l’univers du jeu, il faut tenir compte de l’effet de mode qui agit très fortement sur les ados et préados, et sur la dimension « réseau » du mode Battle Royale.  « Fortnite, on y joue d’abord parce que les copains y jouent, assure Yann Leroux. C’est avant tout une plateforme sociale où les joueurs se retrouvent, discutent et partagent des vidéos. » Et si le jeu compte aujourd’hui plus de 250 millions d’utilisateurs à travers le monde et ne s’arrête donc jamais, faut-il s’en inquiéter ? Non, d’après le psychologue, qui s’appuie sur certains jeux en thérapie.

« Les enfants s’approprient leur temps libre, ça leur permet de grandir »

L’adolescence est une période compliquée pour les enfants comme pour leurs parents. « En jouant à leurs propres jeux, ils ne font que s’approprier leur temps libre, ce qui leur permet aussi de grandir, explique Yann Leroux

C’est durant cette période d’exploration et de recherche, que l’identité se forge, et les jeux-vidéo leur permettent d’incarner qui ils veulent, pour se réinventer. »  

Mais pour que l’expérience soit positive, il est surtout important que les parents s’y intéressent aussi. Jouer soi-même pour mieux comprendre, « parler la même langue » que son enfant et savoir poser des limites en connaissance de cause ! « La règle d’or c’est vraiment : prenez le temps de jouer avec vos enfants, prenez une manette, prenez un clavier et partagez du bon temps avec eux pour les aider à grandir du mieux possible » martèle le psy & geek Yann Leroux.  Car si les ados et préados investissent les mondes numériques essentiellement pour s’y retrouver entre copains/copines (comme à d’autres époques certains se retrouvaient au stade, au coin de la rue ou n’importe où ailleurs qu’à la maison) ces derniers ne prennent pas toute la place.

Et les parents ont tout à gagner à s’y creuser un petit espace pour mieux connaitre et comprendre ce qui fait vibrer leurs enfants : ne plus seulement incriminer le portable, le temps d’écran et des « jeux stupides », mais parler du contenu, de tel ou tel jeu, pourquoi c’est drôle ou tellement prenant… Accompagnés dans ces mondes numériques ludiques, les enfants ne seront que plus armés, et ouverts, pour aborder les autres interactions sociales qui se jouent en ligne.

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