Un garçon de 10 ans regarde dans sa chambre une vidéo réalisée par de très jeunes youtubers. Grenoble, France 10.07.2020

Enfants youtubeurs : derrière le fun, le fric.

La loi peut-elle protéger les enfants youtubeurs ?

Kalys et Athéna, Néo et Swan, Gabin et Lili : ils ont l’âge de vos enfants et leur vendent du fun à longueur de vidéos. En apparence éloignée des contraintes de l’écolier lambda, la vie en ligne des jeunes influenceurs n’est faite que de surprises, de farces et de défis, de junk food et d’une avalanche de cadeaux de l’industrie jeune public. En réalité, ce qui est montré à l’écran, via les réseaux sociaux YouTube, Instagram ou Tik Tok, constitue un travail à part entière, qui doit être réglementé. C’est ce que le Sénat a entériné en adoptant le 25 juin 2020 la proposition de loi portée par le député La République en marche Bruno Studer, « visant à encadrer l’exploitation commerciale de l’image d’enfants de moins de seize ans sur les plate-formes en ligne ».

Derrière la caméra des mini-stars du web

Le phénomène, viral depuis quelques années, possède ses propres codes. Ces pastilles filmées, agrémentées d’effets simplistes (filtres de couleur, pop-up de smileys et d’onomatopées) durent en général dix à vingt minutes. Leur objet : des visites de magasins ou de parcs d’attraction, des tutoriels (en lien avec l’habillement, l’apparence ou le gaming), des challenges (dont certains sont censés durer 24 heures), des pranks (des canulars joués aux dépends d’un des protagonistes), de l’unboxing et son dérivé le swap (le déballage de cadeaux). Tout ou presque est prétexte au placement de marques, sous des airs d’aventure enchantée.

Derrière la caméra, on trouve les parents de ces nouvelles mini-stars du Web. Certains ont arrêté leur activité professionnelle pour devenir réalisateurs et producteurs de leur progéniture. Le vloging (blog en vidéo) monétisé constitue pour eux une incroyable manne : une enquête du magazine Envoyé spécial de France 2 estimait en 2018 le revenu mensuel de Michaël, le père de Kalys et Athéna, de 10 000 à 50 000 euros. Celui de Sophie, la mère de Néo et Swan, pourrait dépasser les 100 000 euros. Ils sont rémunérés par les plate-formes en fonction du nombre de vues que récoltent les vidéos, scandées de publicités que l’on ne peut pas zapper. Parfois, les marques paient même directement les influenceurs pour un tournage ciblé sur un produit.

Une des nombreuses vidéos de la chaîne Néo et Swan

Créée en 2015, la chaîne YouTube de Néo et Swan comptabilise aujourd’hui 4,95 millions d’abonnés et près de 4,9 milliards de vue. Celle de Kalys et Athéna, la première du genre en France, lancée en 2014 et baptisée Studio Bubble Tea, aligne 1,65 million d’abonnés et 1,66 milliard de vues. Les deux fratries ont également lancé des produits dérivés : jeux, agendas, magazines… Le dépôt de la marque « Néo et Swan », en 2017 auprès de l’Institut national de la propriété industrielle, a par exemple été fait au titre de cinq classifications différentes de produits et de services, regroupant plus d’une centaine de motifs potentiels d’exploitation commerciale.

Protéger les enfants avant tout

Début 2017, quand ces chaînes « familiales » – ainsi qu’elles se désignent – ont commencé à cartonner, Thomas Rohmer, le président de l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (Open), s’en est rapidement inquiété : « Ca devenait un modèle et il y a un vrai sujet, complexe, de protection de l’enfance : je n’ai rien contre les influenceurs mais les enfants restent des personnes vulnérables. Et à partir du moment où l’aspect mercantile entre en jeu, on n’est plus dans le loisir, cela devient un travail. » En saisissant la justice en 2018, l’Open a voulu « faire passer un message fort : non pas interdire mais protéger », explique Thomas Rohmer.

Contourner le vide juridique

Le législateur a pris le relais : pour pallier le vide juridique constaté, le député Bruno Studer a auditionné des associations de protection de l’enfance, le défenseur des droits, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (dont les compétences sont encore cantonnées à ce qu’il se passe à la télé, à la radio, au cinéma et dans le milieu du jeu vidéo) : « Beaucoup ne connaissaient pas le sujet, il existe des zones grises et il est très difficile d’avoir des informations des plate-formes », note l’homme politique. Ces dernières prêtent désormais attention à la situation, redoutant le bad buzz qui pourrait faire vaciller la mécanique de la monétisation. Vœu pieu : pour l’heure, seule la directive e-commerce, un texte européen datant de 2000, encadre leurs pratiques, limitant leur responsabilité, non pas à celle d’un éditeur, mais à celle d’un hébergeur des contenus dont il n’est pas l’auteur.

La loi Studer, une première mondiale

La loi Studer, qui devrait être promulguée en France à la rentrée, constitue tout de même une première, au niveau mondial, en étendant le statut qui s’applique aux enfants artistes, dans les domaines du spectacle ou de la pub, aux jeunes YouTubeurs. Au-delà d’un certain seuil (fixé par décret en conseil d’Etat) de revenus, de fréquence des tournages et de temps global consacré, leur activité sera soumise à un régime identique d’autorisation individuelle préalable, destiné à garantir la compatibilité de leurs conditions d’emploi avec leur scolarisation et leur santé. Cette autorisation individuelle devra également être obtenue par les parents, considérés comme employeurs de mineurs. Une partie des revenus générés par ces chaînes devra être versée, au profit des enfants, sur un compte à la Caisse des dépôts et consignations, qui en assurera la gestion jusqu’à leur majorité.

Avoir le soutien des plate-formes

La loi ambitionne également de faire adopter aux plate-formes des chartes, afin de « favoriser l’information et la sensibilisation » des enfants « sur les conséquences de la diffusion de leur image […] sur leur vie privée et en termes de risques psychologiques et juridiques, et sur les moyens dont ils disposent pour protéger leurs droits, leur dignité et leur intégrité morale et physique ». Il est ainsi prévu que les jeunes influenceurs puissent obtenir des plate-formes la suppression de leurs vidéos quand ils le demandent. Ce droit à l’oubli pourra être sollicité sans l’aval des adultes responsables. Si l’existence légale de cette possibilité est évidemment une avancée, sa mise en pratique semble délicate concernant des mineurs dépendant matériellement et affectivement de leurs parents.

Maître Thomas Fourrey. Lyon, France 09.07.2020
Maître Thomas Fourrey. Lyon, France 09.07.2020

Il n’y a qu’un contrôle a posteriori d’un marché dont les acteurs comme YouTube ou Google ont un sentiment de toute-puissance. Et on n’empêchera jamais les parents de mettre en ligne des vidéos de leurs enfants. On est dans la sphère familiale, intime. Il y a des conflits de loyauté, on ne peut pas réglementer ces comportements-là. Ce sont les plate-formes qui détiennent la clé. »

Me Thomas Fourrey, avocat au barreau de Lyon, spécialiste du droit de l’Internet.

« Nous attendons beaucoup de leur coopération », confirme le député Bruno Studer. La loi leur demandera notamment de « favoriser le signalement par leurs utilisateurs » et « d’améliorer, en lien avec des associations de protection de l’enfance, la détection des situations » préjudiciables aux enfants mis en scène. Mais si le cadre de leurs activités est désormais fixé, en terme de droit du travail, rien pour l’instant n’est prévu pour contrer l’« effraction psychologique » que constitue la « soumission au projet parental » de ces jeunes influenceurs, « dépossédés de leur enfance » à force de faire le show devant un objectif, considère Serge Tisseron, psychiatre et membre de l’Académie des technologies.

« La loi Studer est un bon début mais suppose que les parents sont forcément de bons gestionnaires des droits psychiques et moraux de leurs enfants, souligne le praticien. En plus d’une protection financière, il leur faudrait une protection psychologique, garantie par un tiers qui régulerait la relation avec les parents employeurs, qui sont deux rôles totalement contradictoires. » Cette tierce personne pourrait, le cas échéant, retirer à ces derniers la jouissance du droit à l’image de leur enfant, suggère Thomas Rohmer, de l’Open. « Pourquoi les parents devraient en être les dépositaires naturels ? », interroge en écho Serge Tisseron.

Vendre du rêve aux enfants

Un garçon de 10 ans regarde dans sa chambre une vidéo réalisée par de très jeunes youtubers. Grenoble, France 10.07.2020
Un garçon de 10 ans regarde dans sa chambre une vidéo réalisée par de très jeunes youtubers. Grenoble, France 10.07.2020

De l’autre côté de l’écran, on trouve également des enfants, souvent subjugués par la vie « de rêve » des jeunes YouTubeurs :

Le message principal de ces chaînes est que posséder, c’est exister. Etre un bon parent équivaut à pouvoir accéder à tous les désirs de possession de l’enfant. Le meilleur parent, c’est celui qui fournit le plus comme un supermarché et non pas celui qui donne de son temps. En tant que clinicienne, je constate que beaucoup d’enfants qui regardent ces vidéos, en particulier dans les milieux défavorisés, ont extrêmement de mal à se rendre compte de la manipulation qui se joue en amont. »

Sabine Duflo, psychologue et thérapeute familiale, spécialiste de l’impact du numérique.

Sollicités pour une interview, les parents-producteurs de Néo et Swan, et de Kalys et Athena n’ont pas donné suite à notre prise de contact. Un jour peut-être, à l’approche du bac, leurs enfants auront à disserter sur la différence entre l’être et l’avoir. Quel regard porteront-ils, alors, sur leurs toutes jeunes années face caméra ? Sur leur immense popularité virtuelle mais aussi sur les critiques qui pleuvent à leur encontre ? Difficile de spéculer, les réseaux sociaux n’ont au moins pas la prétention de prédire l’avenir.

*Thomas Rohmer est le co-auteur, avec Marion Haza, de Challenges numériques sur les réseaux sociaux (Yapaka, juin 2020, téléchargeable gratuitement en PDF sur www.yapaka.be)

Maïté Darnault | Journaliste

Membre du collectif We Report, la journaliste indépendante Maïté Darnault, formée au Cuej de Strasbourg, est basée en Rhône-Alpes, après dix ans de vie parisienne, dont sept au Monde (au Monde des religions puis à M Le Magazine du Monde) et une escale en Nouvelle-Calédonie. Reporter, enquêtrice, storyteller sur des sujets nationaux et internationaux, avec une prédilection pour les sujets de société. Elle est aujourd’hui correspondante de Libération à Lyon et collabore régulièrement avec Les Jours. Elle enseigne également la presse écrite pour des formations en journalisme.

Alberto Campi | Photo-reporter

Italien de naissance, migrant par vocation, Alberto Campi est un photographe partisan du slow journalism. Il a vécu et travaillé à Tampere, en Finlande, et Amsterdam. Il est basé entre Genève et Grenoble et est toujours prêt à partir. Surtout dans la région des Balkans sur laquelle il s’est spécialisé. Alberto est membre du collectif international de journalistes indépendants We Report. Ses photographies ont été publiées par MediapartLibérationLes Jours, RFI, MediacitésLa CitéLa Tribune de GenèveSwissInfo..

À propos de l\'auteur·e

Né en 2014, We Report est un collectif international de journalistes indépendants tourné vers l’investigation et le reportage au long cours. Depuis plusieurs années, nous réalisons des sujets pour de nombreux médias européens comme Mediapart, ARTE, Libération, RFI, Die Zeit, Der Spiegel, Disclose, France 2, La Revue Dessinée, Mediacités, Les Jours, Le Monde, la RTS, La Cité, La Tribune de Genève, Reporter ou encore L’Espresso. Ensemble, nous avons lancé des investigations collectives en France et à l’international. Nous avons enquêté sur l’organisation mondiale de police Interpol, les affaires de violences sexuelles dans l’Eglise catholique et dans le sport, l’extrême droite en Europe, les déchets toxiques, le scandale Petrobras, l’industrie du tabac, le clientélisme et les abus de pouvoir d’élus locaux, ou encore l’évasion fiscale de grandes fortunes. Dans le sud-est de la Turquie, nous sommes partis sur la trace des Arméniens, cent ans après le génocide. De la Grèce à la Hongrie, en passant par la Serbie, le Kosovo et la Macédoine, nous avons suivi les parcours de migrants en Europe. En Slovaquie et en Roumanie, nous avons mis en lumière l’exclusion des communautés roms dans leurs pays d’origine. Enfin, à la frontière franco-allemande comme en Sicile, nous avons révélé l’existence de plusieurs pollutions industrielles. Des enquêtes et des reportages collectifs salués par plusieurs prix journalistiques en France, en Suisse, en Allemagne et en Italie. Depuis 2015, les membres du collectif We Report participent également à des nombreux projets d’éducation aux médias auprès d’établissements scolaires et du grand public.

À lire aussi
Fille dans la rue devant un panneau de stationnement
Écrans et enfants : 5 leçons pour le monde d’après
consequat. accumsan diam ut et, vel, odio felis