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Préserver la génération Z du X en ligne

Ou pourquoi en parler vaut mieux que d'imposer un contrôle parental

Et si la question n’était pas de savoir « si » votre enfant verra du porno, mais plutôt « quand » ? Mieux vaudrait que ce soit à 16 ans plutôt qu’à 9, qui est pourtant aujourd’hui l’âge de la première rencontre avec le porno en ligne. Alors que le gouvernement peine à contraindre efficacement les grandes plateformes du X pour protéger les mineurs, la meilleure protection reste d’en parler. Parole de spécialiste !

9 ans, c’est l’âge de l’école primaire et de la cour de récré, des jeux vidéos… Et aussi de la première exposition à de la pornographie ! Très facilement accessible sur internet, gratuite et illimitée, elle surgit parfois sans crier gare. Mais répond aussi, parfois, à des requêtes bien précises. Il faut dire qu’en moyenne, les enfants sont aujourd’hui équipés d’un smartphone avant 10 ans, selon la dernière étude « La parentalité à l’épreuve du numérique ». Donc forcément, ils s’en servent ! Si leur accès à internet y est bien souvent limité par un dispositif de contrôle parental, ce n’est pas toujours le cas. Et la solution n’est pas infaillible. Que ce soit via les copains/copines ou les réseaux sociaux, il y aura toujours des contenus qui passeront entre les mailles du filet et des occasions de naviguer en dehors des équipements sous contrôle.

« Plus un enfant sera averti tôt, plus il sera en mesure de mettre à distance »

« Les ados peuvent chercher délibérément à voir du porno, mais ce n’est pas le cas des petit·es, affirme Serge Tisseron, psychiatre bien connu pour avoir défini les repères « 3-6-9-12 » pour apprivoiser les écrans. Mais dans les deux cas, cela peut causer de profonds traumatismes et avoir des conséquences ravageuses. ». Images choquantes, représentation trompeuse des corps, violence… « Parce qu’ils sont choqués, les petits vont s’empresser d’en parler à d’autres. Non pas pour mal faire mais pour se rassurer » explique le psychiatre. Résultat, l’info peut circuler très vite !

Pour limiter le danger, deux solutions : installer un contrôle parental (le nouveau site jeprotegemonenfant.gouv.fr* mis en ligne début février indique les démarches à suivre pas à pas selon les équipements). Mais aussi et surtout parler de sexualité le plus tôt possible !  « Car plus un enfant sera averti tôt, prévient le psychiatre, plus il sera en mesure de mettre à distance des images potentiellement choquantes et, surtout, d’exprimer ce qui le dérange. Si on fait bien son job, à 13 ans, l’enfant saura gérer ce type de situation ! ».

Bloquer, filtrer, contrôler… mais aussi et surtout parler !

Pas facile pour autant d’aborder le sujet, avec des tout-petits comme avec des pré-ados qui rentrent dans la puberté. Si les premiers doivent être protégés d’images intrusives qu’ils n’auront pas cherchées, les seconds doivent aussi être mis en garde face à leurs propres recherches. Car malgré le durcissement de la loi votée en juillet dernier, qui oblige les éditeurs de sites pornographiques à contrôler drastiquement l’âge de leurs visiteurs, les mesures mises en place restent inefficaces. L’information circule librement sur Internet, grâce au principe de neutralité du net, mais les lois sont loin d’être toujours appliquées. Dans ce « Far West numérique » (que la réalisatrice et ancienne star du X Ovidie, a mis en lumière dans une série de podcasts très instructifs) mieux vaut donc prévenir que guérir.

Le contrôle parental ok, à condition qu’il ne soit pas uniquement assuré par des logiciels sans âme ni esprit critique. L’outil ne saurait remplacer un véritable accompagnement de la part des parents.

Tous les enfants se posent des questions sur le sexe, même ceux qui ne les formulent pas. 

Serge Tisseron, psychiatre, docteur en psychologie, membre de l’Académie des technologies.

« Dès 4-5 ans , quand les premières questions arrivent, il faut se faire violence pour apporter des réponses très claires aux enfants, assure Serge Tisseron. Car si on est flou ou évasif les questionnements persistent. ». Les explications à base de cigognes qui livrent les bébés ou de choux et de roses qui feraient miraculeusement naître de petits êtres potelés ne convainquent pas longtemps. Rien de mieux pour attiser la curiosité qu’une explication magique ou farfelue. Même à 6 ans ça semble louche tout ça.

S’aider d’un livre, une formule « magique »

« Si c’est trop difficile de trouver les mots justes, tournez-vous vers les livres ! martèle Serge Tisseron. Demandez conseil aux libraires ou aux bibliothécaires car il existe toute une littérature très bien faite pour expliquer la sexualité aux enfants. » Et si on en parlait, Tchika, Max et Lili… Impossible de tous les citer, tellement il en existe pour tous les âges et toutes les sensibilités. Et mieux qu’un site ou que toute autre ressource numérique, le livre dispose d’un grand pouvoir. « Il permet de créer une discussion triangulaire, explique Serge Tisseron. Entre l’adulte et l’enfant, il y a cet objet qui permet à chacun·e de prendre de la distance avec le sujet. ». Si gêne il y a, elle sera contenue dans l’objet. Et le parent pourra clarifier le propos pour accompagner une curiosité parfaitement naturelle envers son corps et celui des autres.

Protéger les ados d’une éducation sexuelle par le porno

Aussi surprenant que cela puisse paraître, cette formule « livre » fonctionne aussi avec des ados ! Rendre des ouvrages accessibles, livres, revues, bd qui répondent à leurs questions intimes épargne l’embarras d’avoir à poser des questions… Auxquelles Youporn ou Pornhub n’apporteraient de toutes façons pas de réponses. Car le porno c’est avant tout du cinéma (pour adultes), et pas un tutoriel pour apprendre à faire l’amour ! « Le problème pour les adolescent·es, c’est que le porno impose des images sexuelles qu’ils et elles vont se sentir obligés de refaire. ». Et qui peut dès lors s’avérer totalement anxiogène. Angoisse de la performance, de son anatomie, et de la violence bien souvent inhérente aux scénarios dépourvus de tout romantisme… Leur « première fois » pourrait bien être gâchée par cet imaginaire imposé.

Parler de ce qui agite la société

Alors que Le guide du zizi sexuel vient d’être réédité 19 ans après sa première sortie, l’éventail des sujets abordés montre bien la grande variété des questions qui taraudent à la puberté. Au delà du porno, les questions de genre, d’inceste, de harcèlement ou d’hyper-sexualisation imprègnent également les ados et pré-ados connecté·es. « Les enfants sont confrontés au même monde médiatique que leurs parents, ils voient les affiches en ville, ils voient et entendent les infos sans toujours bien en comprendre les enjeux» insiste Serge Tisseron. Il est donc indispensable de susciter des discussions. Cela ne les empêchera peut-être pas d’aller s’aventurer au Far West. Mais une chose est sûre, ils et elles s’en tireront toujours mieux si on leur fournit des munitions.

Avec le site « jeprotegemonenfant » mis en ligne le 9 février dernier, le gouvernement mise sur les parents. Destiné à devenir une véritable plateforme de ressources, il propose des tutoriels très précis pour comprendre comment mettre en place et paramétrer les outils de contrôles parentaux sur chaque type d’équipement. Ainsi que de nombreux liens à voir, lire ou écouter. À terme, il devrait offrir un panel d’outils susceptibles d’aider à libérer la parole entre parents et enfants sur les questions de sexualité.

À propos de l\'auteur·trice

Médiatrice et formatrice pour Fréquence écoles, Caroline Bonnard est une ancienne journaliste de télévision, « rédactrice-cadreuse-monteuse » convertie à l’éducation aux médias et au numérique. Passionnée par les bouleversements induits par la « révolution numérique » elle s’intéresse à tout ce qui transforme nos modes d’information, de communication et d’interaction. Maman, elle teste aussi dans sa famille une approche critique mais bienveillante de l’éducation aux médias convaincue qu’il est nécessaire de s'y intéresser de près.

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