Maman, arrête de m’identifier sur tes photos Facebook, c’est la honte !

Ce que dit la loi (et les enfants eux-mêmes) sur leur droit à l'image

Vous êtes sûrement nombreux et nombreuses à avoir déjà pratiqué ce que les anglo-saxons appellent le sharenting. Il s’agit de publier des photographies ou des vidéos du quotidien de vos enfants sur les réseaux sociaux ! Cette expression associe deux mots, « sharing » qui signifie « partage » et « parenting » qui renvoie à l’adjectif « parental ».

Si vous avez Tik Tok, faites l’expérience en tapant le hashtag #motherhood ou #fatherhood dans la barre de recherche. Vous verrez alors les bouilles de centaines d’enfants en bas âge, aux côtés de leurs parents gaga. Nous nous sommes posé·es les questions suivantes : les parents ont-ils le droit de poster, sur Facebook par exemple, des photos de leurs enfants sans leur autorisation quand ils sont mineurs ? Et surtout, qu’en pensent les principaux concernés : leurs enfants ? Vous allez voir que les réponses ne sont pas si simples…

Micro-trottoir : des ados plutôt mitigés sur le sujet

Voici les réponses des jeunes interrogés devant un collège-lycée de Lyon, quand on leur a posé la question suivante : « Vos parents postent-ils des photos de vous sur leurs réseaux sociaux et si oui, qu’en pensez-vous ? »

« Ça ne me dérange pas parce que je suis beau gosse. » Rayan, 13 ans.

« Mes parents ne mettent pas trop de photos sur les réseaux sociaux. Ils préfèrent partager des trucs d’actualité ou des trucs humoristiques. Si ça arrive, je leur demanderais si je peux valider la photo avant qu’ils la postent. » Emma, 16 ans.

« Sur Facebook et Instagram ça va parce que ma mère n’a pas beaucoup de followers. Par contre ça me saoulerait vraiment si elle mettait des vidéos de moi sur YouTube. » Aela, 14 ans.

« Quand j’étais au collège, ma mère avait mis des photos de moi et mes frères quand on était à Arcachon. Je lui ai dit que ça ne se faisait pas, sauf que le truc c’est que j’ai plus Facebook donc je sais pas si elles y sont encore ou pas. » Lucas, 15 ans.

« Une fois, ma grand-mère a publié une photo de ma grande sœur, et elle se trouvait trop trop moche dessus. Du coup elle a signalé la photo sur Facebook, mais ça ne l’a pas supprimée ! Pourtant elle l’a signalée au moins 10 fois. Au début ma grand-mère ne savait pas comment la supprimer, mais à la fin elle y est arrivée ». Judith, 14 ans.

« Alors je suis OK mais par contre, on ne voit jamais ma tête sur les photos. Soit je me retourne quand mes parents prennent la photo, soit je cache mon visage avec mes mains. » Lou, 14 ans.

« On a dit à nos parents qu’on ne voulait pas, donc ils respectent. » Yanis, 19 ans.

La plupart des jeunes interrogés sont donc plutôt partagés sur la question. Ils ne sont pas radicalement opposés au fait que leurs parents mettent des photos d’eux en ligne. Mais ils sont cependant déjà sensibles à leur identité numérique, et veulent en garder la maîtrise. Plutôt normal, non ?

Production de l’association ©Fréquence écoles

Que dit la loi ?

Est puni d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende le fait, au moyen d’un procédé quelconque, de volontairement porter atteinte à l’intimité de la vie privée d’autrui en fixant, enregistrant ou transmettant, sans le consentement de celle-ci, l’image d’une personne se trouvant dans un lieu privé.

Extrait de l’article 226-1 2° du Code pénal

Techniquement, ce sont les parents qui possèdent le droit à l’image de leur enfant jusqu’à sa majorité. Ce sont eux qui donnent par exemple l’autorisation de photographier leur enfant à l’occasion de la photo de classe annuelle. Et ce sont eux qui peuvent poursuivre un individu en justice, s’il ne respecte pas le droit à l’image de leur enfant.

Que pensera mon fils ou ma fille de ces photos à sa majorité ?

Les parents ont donc légalement le droit de partager des photos de leur enfant sur les réseaux sociaux. Et ce, avec ou sans son autorisation. Mais à la majorité de l’enfant, ce dernier « récupère » son droit à l’image… il peut s’opposer à l’existence de tous ces contenus sur les réseaux sociaux !

En septembre 2016, une jeune femme Autrichienne de 18 ans a déposé plainte contre ses parents. Elle leur reprochait d’avoir attenté à sa vie privée et à son droit à l’image en publiant près de 500 photographies d’elle sur Facebook alors qu’elle était encore mineure. 

La situation ne semble pas encore s’être présentée en France. Si cela arrive, la situation devra être jugée au cas par cas, en fonction des (mauvaises) conséquences de la publication des photos en question, sur la vie de l’enfant. Une jurisprudence sera ensuite établie.

Une subtilité à prendre en compte : l’accord nécessaire des deux parents

Il faut savoir qu’un parent n’a pas le droit de publier les photos sans l’autorisation de l’autre parent, qu’ils soient en couple, ou séparés :

La Cour d’appel de PARIS précise qu’une telle interdiction s’impose aux fins de « respecter l’exercice conjoint de l’autorité parentale qui nécessite l’accord des deux parents concernant les décisions à prendre dans l’intérêt de l’enfant ».

Sophia Binet, avocate au barreau de Paris

Il convient toutefois de distinguer le cas où les photographies de l’enfant sont visibles par un groupe restreint de personnes, ou par tout public. Seul le deuxième cas de figure requiert l’accord des deux parents.

Public ou privé sur internet, l’éternelle question…

Pierre et Ophélie (*les prénoms ont été changés) seront des heureux parents en août prochain. Lors du 3ème mois de grossesse d’Ophélie, ils ont publié sur Facebook une photo de l’échographie où on voit distinctement le bébé, pour annoncer officiellement la bonne nouvelle. A la question « pourquoi avez-vous mis en ligne cette photo de votre futur bébé », Pierre répond :

C’est Ophélie qui l’a publiée, et elle m’a identifié dessus. De toute façon, nos amis Facebook, on les connaît tous dans la vraie vie : ce sont des amis, de la famille, des collègues de travail. Donc on leur aurait montré la photo dans tous les cas.

Pierre, 29 ans.

On peut alors penser qu’ils continueront de publier des photos de leur enfant à sa naissance, et au fil des moments marquants de sa vie. Pierre précise que leurs profils Facebook sont en mode « privé ». Donc bien loin des chaines YouTube de parents qui font des milliers de vues grâce à la mise en scène de leurs enfants !

On peut toutefois se demander si la notion de « privé » existe vraiment sur internet, quand on sait que tout restera stocké de manière cryptée sur les serveurs des réseaux sociaux… même les photos supprimées ! Les impressions d’écran, ainsi que le piratage peuvent aussi faire ressurgir des photos qu’on préférerait oublier.

Une chose est sûre : ce sujet va prendre de plus en plus d’importance dans les années à venir

©Moonrise Kingdom

Que deviendront les photos et vidéos que vous publiez sur Facebook dans 20 ans ? Seront-elles noyées dans le flux des milliers de contenus publiés chaque jour dans le monde ? Au contraire, notre identité numérique aura-elle de nombreuses conséquences dans notre vie future ? Seul l’avenir nous le dira… car les générations exposées aujourd’hui sur les réseaux sociaux par leurs parents sont pour la plupart encore trop jeunes pour en mesurer l’impact réel.

Voici 3 petites recommandations de notre part, si vous souhaitez publier des photos ou des vidéos de votre enfant mineur sur Tik Tok, Facebook, Instagram, Youtube et compagnie :

  1. Demandez à votre enfant ce qu’il pense des contenus avant de les publier
  2. Mettez vos comptes en privé si votre objectif est seulement de partager des contenus à votre entourage
  3. Saisissez cette opportunité pour aborder la notion d’identité numérique avec vos enfants !

À propos de l\'auteur·trice

Community manager depuis plusieurs années, Angela Blachere est notre spécialiste des réseaux sociaux : Instagram, Twitter et même Tik Tok n’ont pas de secrets pour elle ! Elle intervient régulièrement auprès de classes de collégiens pour échanger avec eux sur le fonctionnement et les usages d’internet et des réseaux sociaux. Passionnée par la dimension sociétale du numérique, elle travaille également pour la Fondation LDigital, qui agit pour la mixité dans les métiers du numérique en Auvergne Rhône-Alpes.

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